réflexodrome
Les garde-fous du clonage humain

 

 

Cloner une brebis était déjà un exercice de haute voltige, aux résultats très décevants. Dupliquer un primate, donc un homme, est une entreprise que personne ne pourra réaliser avant des années

C'est comme s'il y avait «une ligne très nette séparant les primates des autres animaux», constate Gerald Schatten. Ce biologiste de l'université de Pittsburgh (Pennsylvanie) ne comprenait pas: puisque, après la fameuse brebis Dolly, on a réussi dans la foulée le clonage de quelques vaches, souris, chèvres, lapins, porcs, et même d'un chat, alors pourquoi diable n'a-t-on jamais pu aboutir au même résultat avec un singe? En effet, n'en déplaise à «Sa Sainteté Raël», et en dépit des affirmations du gynécologue italien Severino Antinori, nul n'a mené à bien la duplication du moindre primate, et a fortiori d'aucun être humain. Mieux: comme on va le voir, nul n'est proche d'y parvenir.


Pour en avoir le cœur net, Gerald Schatten et son collègue Calvin Simerly se sont lancés dans une expérimentation à grande échelle. Ils ont prélevé, sur autant de femelles de macaques rhésus, pas moins de 716 ovocytes. A chacune de ces cellules, ils ont appliqué la méthode de clonage «à la Dolly»: élimination du noyau, remplacé chaque fois par celui d'une cellule somatique de rhésus adulte – celui dont on espérait obtenir une copie. Puis ils ont placé ces œufs en culture in vitro. Sur les 716, seuls 33 ont donné les signes d'un début de croissance suffisant pour tenter le transfert dans l'utérus d'une femelle. Mais aucun de ces embryons n'a «tenu», encore moins déclenché le processus de grossesse. Par conséquent, le bilan de l'expérience est simple: zéro sur toute la ligne, et pas le moindre petit macaque cloné à exhiber devant les caméras.


Alors, forcément, cette expérience est passée inaperçue: pour faire parler de soi, il vaut mieux annoncer la naissance d'un clone imaginaire que d'en démontrer l'impossibilité. Or Schatten et Simerly ne se sont pas contentés de publier leur échec (1), ils en ont débusqué les raisons au fin fond des cellules, dans le détail des processus biomoléculaires. Pour constater que les primates (dont les humains font partie) ont des ovocytes biologiquement différents de ceux des mammifères «inférieurs». Et que, si on tient absolument, un jour, à en réussir le clonage, il s'agira d'une tout autre histoire. Un peu comme en astronautique: on a beau avoir marché sur la Lune, on n'est pas pour autant en mesure de débarquer sur Mars. Gerald Schatten ajoute: «C'est une mauvaise nouvelle pour les charlatans immoraux qui abusent de la crédulité des gens en clamant qu'ils sont capables de cloner des personnes.»


Raison fondamentale de cette inaptitude au clonage que manifestent les primates au moins avec la «recette» actuelle: dans l'ovocyte, diverses protéines – essentielles aux futures divisions cellulaires et à la bonne distribution des chromosomes – sont concentrées dans la périphérie immédiate du noyau ou y sont accrochées. De ce fait, lorsqu'on extirpe le noyau en question, on disloque et arrache en partie ces protéines cruciales – lesquelles sont, à l'inverse, réparties dans l'ensemble du cytoplasme chez les autres mammifères. Donc, lorsqu'on introduit dans l'ovocyte le nouveau noyau somatique chez un primate – en croisant les doigts pour que la roulette cellulaire fonctionne –, rien ne va plus! Les divisions ont l'air de se faire normalement, mais les chromosomes devenus fous, dépourvus de repères, se dupliquent n'importe comment. Livrés à eux-mêmes, ils se répartissent au hasard, en nombre variable et fantaisiste, dans les différentes «cellules filles». La construction, dépourvue de plan, dérape vers un embryon non viable, inapte à l'implantation utérine – et c'est heureux, car sinon on déboucherait sur une monstruosité difficile à imaginer.


Cette apparente barrière biologique, qui rend aujourd'hui le clonage des primates techniquement impossible, le biologiste Jacques Testart (2), «père» d'Amandine (le premier bébé-éprouvette français né en 1982), refuse d'y croire. Il la trouve «d'essence un peu trop mystique», et ajoute: «Chaque espèce animale présente des particularités spécifiques. En cherchant bien, on réussira à résoudre ces difficultés.» N'empêche, cela pourrait prendre énormément de temps, impliquer de tels coûts, de tels efforts, que l'obtention du premier clone humain, et même seulement simien, s'en trouverait indéfiniment repoussée. Procurant à tous les gouvernements qui cherchent à l'empêcher, et à toutes les autorités éthiques que la chose effraie, un délai aussi long qu'inespéré. Dans les éprouvettes maudites, il n'y a plus le feu au lac, on va pouvoir souffler avant de légiférer!


Mais de toute façon, y avait-il vraiment urgence? Y avait-il vraiment raison de s'affoler? Bertrand Jordan, biologiste moléculaire au CNRS, n'avait pas connaissance des derniers résultats de Gerald Schatten lorsqu'il écrivit «les Marchands de clones» (3). Or, dans ce livre qui vient tout juste de sortir, Jordan le démontre: même pour les mammifères sur lesquels le clonage a réussi, l'opération constitue toujours un exercice de haute voltige et de virtuosité. Une curiosité de laboratoire très difficile à reproduire, pour laquelle le succès n'est qu'exceptionnellement au rendez-vous – une fois sur deux cents, ou une fois sur cent dans le meilleur des cas. Encore ne s'agit-il que de succès apparents, mesurés par la naissance de quelques rares individus – d'aspect viable à la naissance, mais pour combien de temps? Ils sont le plus souvent porteurs de tares génétiques plus ou moins provisoirement cachées. On sait que la fameuse brebis Dolly a dû être «euthanasiée» prématurément, dès l'âge de 6ans – ce qui semble bien jeune, même pour une brebis. Il s'ensuit que, y compris pour les mammifères les plus simples, le clonage est une pratique très aléatoire. Et non pas, écrit Bertrand Jordan, cette «opération de routine marchant à (presque) tous les coups», que certains gourous, mais aussi certaines sociétés de biotechnologie d'apparence respectable (comme Advanced Cell Technology), s'efforcent d'accréditer sur leurs sites internet – pour embobiner les investisseurs et rafler des capitaux en Bourse.


En fait, constate Bertrand Jordan dans son livre, non seulement la naissance de chaque clone constitue un hasard très improbable, mais en plus, lorsqu'on mesure, chez un clone de souris, le niveau d'expression individuel de dix mille gènes distincts, on constate qu' «aucun d'entre eux ne présente le patron d'expression attendu». Autrement dit – et sans aucune exception –, «tous les animaux clonés sont anormaux». Tous sont condamnés à très mal vieillir, à développer prématurément plusieurs maladies. Il faut donc se réjouir de ce que – pour des raisons biologiques fondamentales, et jusqu'à nouvel ordre – les primates, donc les humains aussi, soient interdits de jeu dans le casino des savants fous.

Fabien Gruhier